Minimum Monument De Néle Azevedo à l’école.

Pour une éducation au développement durable et solidaire

L’éducation au développement durable est une sensibilité à l’environnement naturel des humains, elle met en évidence la globalité du développement, en particulier la dimension humaine et l’interdépendance entre les pays. Le projet Minimum Monument de Nele Azevedo à l’École alsacienne a mis en valeur des principes de solidarité internationale. La question du climat devenait concrètement planétaire et globale pour les élèves. Les activités pédagogiques et artistiques ont permis de sensibiliser un grand nombre d’élèves à la question de la valeur et de la future rareté de l’eau.

 

L’École alsacienne, un établissement scolaire de Paris a pris la décision de devenir une école écoresponsable en 2015. Dans chaque classe, un élève éco-volontaire est chargé de travailler à la préparation de projets concrets à la sensibilisation au développement durable. The 2015 United Nations Climate Change Conference, COP 21 was held in Paris, France, from 30 November to 12 December 2015. Dans le cadre de cet évenement, les élèves de la classe de 5e6 ont travaillé sur la question de l’air. Ils ont étudié la composition de l’air et ont réalisé des sondages sur la qualité de l’air à Paris. Sur le modèle de l’artiste Marcel Duchamp qui envoya à son mécène de New York, une ampoule contenant de l’Air de Paris, nous avons encapsuler de l’air de l’École alsacienne pendant l’événement de la COP 21. Cette collection particulière d’air de Paris est aujourd’hui exposée dans une classe. En 2018, l’École a choisi de réfléchir sur le thème de l’eau, sur les apports et limites de notre usage de l’eau dans un établissement scolaire.

Au début de l’année 2018, les petits Parisiens ont été sensibilisés à la question de l’eau d’une manière inattendue. Ils ont été marqués par des inondations à Paris au mois de janvier. La crue du fleuve qui traverse Paris, la Seine et de ses affluents, la Marne et l’Yonne  a été cause par des précipitations exceptionnelles et une saturation des sols qui n’absorbent pas les excédents de pluie. Cet événement naturel dommageable a permis aux citadins de réfléchir à l’adaptation aux risques d’inondation et à forger une prise de conscience des actions d’urbanisation et de bétonisation qui impactent les sols en les rendant imperméables.

L’artiste brésilienne Néle Azevedo a été présente à l’École alsacienne pendant la période du 16 mars au 23 mars 2018. Avant son arrivée, les élèves ont reçu une introduction à l’art actuel, aux nouveaux médiums, aux installations et actions des artistes contemporains. À part quelques climatosceptiques dans une classe de Seconde, les élèves ont joué le jeu avec enthousiasme. Ils comprenaient que nous allions sortir d’une pédagogie traditionnelle pour entrer dans un processus où les élèves seraient eux-mêmes acteurs de leur savoir. Une question récurrente des élèves était mais pourquoi faire des sculptures avec de l’eau? Pour certains, ce procédé de sculpture apparaissait comme un gaspillage inutile. Cette réaction montrait que les élèves étaient conscients du discours actuel, plutôt hypocrite, envers le développement durable et les fortes divergences entre discours et pratique. Il y a d’ailleurs une expression dans le monde des entreprises, «l’hypocrisie organisée» qui leur permet de développer des façades publiques face à la pression sociétale et de prendre le contrepied à une politique environnementale pour remplir leurs ambitions économiques. Donc première constatation : les élèves ont perçu le discours ambiant, la manière de se donner bonne conscience autour d’initiatives qui tiennent davantage du coup de communication que d’une réelle implication envers la question de la durabilité de la Terre. Pour résoudre ce dilemne du gaspillage, nous avons choisi de prendre de l’eau de pluie, cette eau gratuite, tombée du ciel et rarement recyclée. Nous avons alors placé des réservoirs sur la terrasse de l’École. Deux semaines avant la venue de Néle Azevedo, chaque élève devait apporter une bouteille d’eau de pluie récupérée. Il avait neigé fortement et les élèves étaient pour la plupart partie en station de sports d’hiver. Ainsi, le matériau premier de l’artiste Néle Azevedo, l’eau, était issu d’un principe de recyclage.

Un art participatif

L’oeuvre d’art de l’art actuel fonctionne comme un dispositif relationnel comportant un certain degré d’aléatoire, elle se présente une machine à provoquer des rencontres individuels ou collectives[1]. Avec le projet Minimum Monument, Néle Azevedo a développé une coopération gratifiante avec les élèves. Des interactions multi-âges se sont produites étant donné que des élèves du collège et du lycée se sont croisés dans le projet. Le travail de coopération s’est mis en place, dans un premier temps, par une classe d’élèves qui a été chargé de mettre l’eau dans les moules. Le lendemain, les élèves d’une autre classe ont démoulé les sculptures et c’est encore un autre groupe qui a raboté les sculptures. Durant toutes ces manipulations, les élèves posaient des questions à Néle Azevedo. Il s’agissait de faire évoluer les mentalités et ainsi les comportements vis-à-vis de l’environnement.  La question des preuves et l'incrédulité des peuples. Comment une personne vivant sur un autre continent peut établir le même questionnement que moi face à la planète ? Les élèves ont appris à sortir des modèles traditionnels de la pensée en se confrontant à de nouveaux champs d’expérimentations. Leur quotidien s’est vu bousculer par la mise en place d’un questionnement inédit. Un décentrement, la possibilité de l’altérité de l’Autre qui ne pense pas comme nous mais qui apporte un autre regard face à la question du changement climatique. Un questionnement sur la position de l’humain non plus sur terre mais face à la Terre.

Néle Azevedo a priviliégié une approche relationnelle de la mise en exposition et par une collaboration du public aux oeuvres. Lors de la journée de la performance, le 22 mars, Journée internationale de l’eau, à la pause de 10h45, élèves et professeurs étaient invités à prendre un bonhomme de glace et à le déposer dans un endroit de la cour d’école. La classe musicale de 3e2 avait préparé une bande son qui a été diffusé dans la cour. Les pièces musicales étaient des créations qui répondaient aux idées aux suggestions de l’artiste : simuler des orages, des clapotements de pluie sur les objets[2]. Élèves et professeurs, personnels de l’École sont venus interpeller Néle Azevedo pour lui dire leur admiration et la remercier de cette expérience. Une chaleur humaine, un élan de solidarité qui a fonctionné pour un art de la participation, de la rencontre et de la proximité dans une connivence positive pour la protection de la Terre.

Which green do you see?

La position de l’artiste Néle Azevedo était dans un travail de déconstruction des codes de l’art : un monument minimal, de petite taille, sans piédestal pour magnifier la sculpture mais au contraire, un lieu de passage public, les escaliers et la cour de l’école. Parfois déposée à même le sol, la sculpture est réalisée avec un matériau fluide, sans couleur, et pour finir il s’agit d’une oeuvre d’art éphémère qui s’inscrit dans la disparition[3]. De quelle manière cette pratique peut-elle marquer l’esprit des élèves ? La réponse est venue des élèves. Certains cherchaient à apporter une réponse à leurs camarades, ils soulignaient que toute la mise en place de ce projet n’était pas porté pour un résultat mais bien par un processus car c’est en fabricant les sculptures de glace que l’on allait changer sa manière d’appréhender et d’utiliser l’eau. Par cette pratique artistique, nous rendions l’eau précieuse en faisant une sculpture. Les élèves prenaient conscience de cet élément naturel que l’on trouvait généralement anodin et inépuisable. L’eau n’était plus un simple élément que l’on avait l’habitude de voir couler par le robinet, elle devenait une composante essentiel de la vie, elle devenait littéralement un bien précieux.

L’intervention de Néle Azevedo à l’École alsacienne a fonctionné comme la création d’un micro-événement qui a favorise la proximité et a réuni une communauté autour de la question du changement climatique. Un autre élève a souligné que le fait de faire changer l’état de l’eau, le passage du liquide au solide symbolisait aussi le climat. Car l’eau gèle en hiver et marque le changement des saisons, en été, elle s’évapore. Lorsque les élèves participaient à la réalisation des sculptures. Une des étapes de la réalisation étaient de placer de l’eau dans des moules et ensuite de les faire congeler.

 

Sensible : ce qui peut être perçu par les sens

 

Comment rendre sensible les élèves à ces questions primordiales ? Le débat philosophique autour de la sensibilité dans le romantisme allemand a permis d’établir une remise en question du système hiérarchique des sens. Longtemps, la vue a été exaltée comme le sens dominant, elle était associée à une sorte de vision intérieure – l’intuition – en tant que forme la plus élevée de conscience. Sous un angle plus anthropologique, les philosophes allemands ont envisagé l’idée que le sentir intérieur est plutôt un contact direct, presque tactile, avec l’objet. Jacques Derrida par sa lecture du texte de Jean-Luc Nancy sur le toucher souligne : « En deçà ou au-delà de tout concept de la “sensibilité”, le toucher signifie “l’être-au-monde” pour un vivant fini. Il n’y a pas de monde sans toucher »[4]. Dans la vie quotidienne et encore davantage dans le contexte pédagogique, l’expérience est source de connaissance. Voir, sentir, toucher, goûter m'informe sur le monde qui m'entoure. Les sens me permettent de connaître le monde extérieur et guident mes actions. Les relations externes inventées par l’oeuvre éphémère de Néle Azevedo ont joué ce rôle de catalyseur.  Le contact avec les sculptures de glace a été un élément primordial pour les élèves. L’objet, touché sous tous ses angles, est possédé par l’élève et gagne par sa circulation une valeur ajoutée. Des mains qui font circuler la sculpture de glace, l’échangent, l’usent, la frottent, la fabriquent et la transforment. L’artiste, conceptrice de ces sculptures, importe moins que celui qui la possède, tel un déplacement du rituel magique dans le contexte scolaire. Une action transformatrice qui se produit entre différentes entités réunies et permet aux éléments opérants de circuler entre eux.

 

L’action de Néle Azevedo s’inscrit dans une approche sensible du développement durable. La sensibilisation au développement durable consiste d’abord à comprendre notre position de Terrien. Comme l’observe Peter Sloterdijk, nous n’avons pas encore ressentie la Terre comme ronde[5]. Nous n’avons pas pensé notre corps comme un élément confronté à la Terre. Selon le philosophe allemand, elle n’est ressentie comme terre ronde que lorsque les conséquences de nos actions reviennent sur l’humain. C’est dans ce contexte de catastrophe que l’humain comprend la douleur d’être humain sur une planète malade d’anthropocentrisme. Avec cette nouvelle conscience, nous deviendrons des «monogéistes», ceux pour qui la Terre est devenue une, nous saisirons le fait qu’il n'y a pas d'autres terres de rechange. Une conception de  notre état de Terrien qui passe par une solidarité des sens.

 

L'éducation pour le développement durable vise à doter les élèves des comportements, compétences et connaissances qui leur permettront de prendre des décisions éclairées pour eux-mêmes et les autres, aujourd'hui et à l'avenir, et de traduire ces décisions en actes. Au collège et au lycée, les élèves sont sensibilisés dans les programmes pédagogiques (en 5e et en Seconde) aux ressources naturelles et notamment à l’eau. Le programme scolaire français sur deux niveaux est organise autour de la question du Développement durable. Plus particulièrement le programme de cinquième aborde la question de l’eau, de sa rareté et des infrastructures de l’eau.  Une résidence d’artiste dans une école est avant tout une volonté de travailler avec les élèves, de montrer et de partager son savoir faire. Cette pédagogie active développe l’autonomie de l’élève, son regard critique sur le monde et sur lui-même, ainsi qu’une compréhension culturelle et interpersonnelle mature. Il ne s’agit pas d’une nouvelle discipline, il faut envisager l’éducation au développement durable comme transversale à l’ensemble des disciplines de l’enseignement et cela tout au long de la scolarité. 

C’est la première fois que Nele Azevedo intervenait dans une école et avec le recul, je crois qu’elle a été, en partie, surprise et, peut-être, un peu bousculée par  cette horde de collégiens et lycéens qui réclamait avidement une participation au projet. Les classes sont composées de trente élèves et il était difficile de scinder en deux les classes. C’est plus d’une douzaine de classe qui ont participé à la réalisation des sculptures. Nous avions installé l’atelier de l’artiste dans le restaurant scolaire. Chaque heure, une nouvelle classe arrivait et prenait la suite de l’activité en cours. L’étape du façonnage des sculptures a été un moment décisif dans le processus de sensiblisation Dans cette opération délicate, les élèves devaient raboter les contours des petits bonhommes de glace avec une lime pour retirer les aspérités de glace. La sculpture de glace était fragile et il arrivait que le bonhomme se brise.

Les élèves ont choisi les lieux les plus insolites de l’école afin de magnifier le travail de création de Néle Azevedo. À ce stade de l’événement, lorsque les sculpture avaient trouvées un lieu ou un piedestal, une inquiétude nouvelle s’empara des élèves ; la question de la température de l’air les préoccupait, ils craignaient une fonte rapide des sculptures. La disparition de la sculpture, dernier élément du processus était un épisode important de la performance de Néle Azevedo. La sculpture disparue laissait l’élève avec son désarroi devant la perte. L’élève avait tissé un lien direct avec ce petit bonhomme de glace dont il avait été, en partie, le créateur, il y avait impliqué son corps et ses sensations. La disparition de la sculpture ouvrait une possible réflexion sur la rareté de l’eau et sa préciosité. La dislocation de la sculpture de forme humaine portait un message latent, l’éventuelle disparition des Terriens de la Terre, une planète sans eau rendue invivable pour les humains.

L’art crée des rapports directs au monde. Par la sensibilité et l’émotion suscitées par l’installation de Néle Azevedo, les élèves se sont laissés portés par une action bienfaisante, un rituel laïc mis en place pour le développement durable. Cela à donner naissance à des pratiques d’exploration des liens sociaux qui, espérons-le, ouvriront des opportunités de nouveaux modes de pensée. Dans la même volonté que Bruno Latour, notre dernier penseur français de la French Theory, nous voulons refonder notre participation à la terre, nous cherchons à nous réunir en tant que Terriens et à nous reconnaître en tant que tel[6]. Néle Azevedo nous a permis d’effectuer un rituel de Terriens, inédit et formateur pour les élèves.  Elle nous a rapprochée de son humanité par sa conscience de la Terre et a rendu possible notre questionnement : comment peut-on mieux habiter ce dont nous héritons?

Florence Lacombe

Juin 2018

 

[1] Nicolas Bourriaud, L’esthétique relationnelle, Dijon, Les presses du réel, 1998.

[2] Une vidéo a été réalisée par 2 documentalistes, Olivier Lamour et Alexander Kingston. Elle est disponible sur le site de l’artiste :

 https://www.neleazevedo.com.br/

[3] Voir le catalogue des expositions de Néle Azevedo, Monumento Minimo/Minimum Monument, Sao Paulo, 2017.

[4] Jacques Derrida, Le toucher. Jean-Luc Nancy, Paris, Galilée, 2000, p. 161.

[5] Peter Sloterdijk, Le palais de cristal, Paris, Maren Sell, 2006.

[6] Bruno Latour, Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique, Paris, La Découverte, 2015.

 

                                                                                                     

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